Prestations de pollinisation : les apiculteurs pèsent le pour et le contre

Par Itsap-Com, le 12 avril 2022

Les résultats de l’enquête menée auprès des apiculteurs de la région SUD-PACA

Sollicités en ligne par l’ITSAP-Institut de l’abeille et l’Association pour le Développement de l’Apiculture provençale (ADAPI) à la fin de l’année 2021, les apiculteurs de SUD-PACA ont pu exprimer leurs motivations et leurs freins à l’égard de la pratique des prestations de pollinisation. Si nombre d’entre eux plébiscitent l’apport de trésorerie immédiate, les relations développées avec les agriculteurs ou la possibilité de développer leurs colonies, cette activité véhicule une image négative auprès d’une partie de la filière apicole.

 La pollinisation, au mieux 30% de l’activité d’une exploitation 

Les prestations de pollinisation sont devenues indispensables pour la plupart des cultures entomophiles en France. Cette activité apicole consiste à installer des colonies d’abeilles sur des cultures pendant la période de floraison en contrepartie d’une rémunération par les agriculteurs. C’est donc une opportunité pour certains apiculteurs de diversifier leurs activités et leurs revenus. Cependant, cette activité peine à se développer et représente rarement plus de 30% du chiffre d’affaires total de l’exploitation apicole, avec beaucoup de variabilité selon les exploitations et les régions, et ce malgré une demande importante des agriculteurs. Ce lent développement est notamment lié à un manque de connaissances techniques sur la pollinisation, à une cohabitation parfois difficile entre les pratiques agricoles et apicoles ou encore aux difficultés rencontrées pour fixer un tarif de prestation qui soit juste pour les deux parties.

La pollinisation : point de mire du projet FLEUR

Illustration 1 : Ruches dans un verger des Bouches-du-Rhône
© Audric Argillier

Pour mieux comprendre cet engagement timide de la filière apicole pour les prestations de pollinisation, l’ITSAP et l’ADAPI ont réalisé, entre novembre 2021 et janvier 2022, une enquête en ligne auprès des apicultrices et apiculteurs de la région SUD-PACA et de ses régions limitrophes. Les objectifs étaient non seulement de faire un état des lieux des pratiques régionales mais aussi d’identifier les motivations et les craintes existantes autour de cette activité.

Cette enquête a été réalisée dans le cadre du projet FLEUR* qui vise à déterminer les besoins des filières apicole et arboricole sur le sujet de la pollinisation. L’acquisition de connaissances sur ces pratiques doit permettre d’apporter plus d’informations aux apiculteurs sur les prestations de pollinisation mais aussi d’améliorer le dialogue avec les agriculteurs.

* Initié en 2021 et piloté par l’ITSAP, le projet FLEUR rassemble cinq partenaires techniques et scientifiques en Basse-Durance pour Favoriser l’Emergence d’Usages pour Répondre aux enjeux apicoles et arboricoles régionaux. Il est financé par le FEADER et la Région Sud PACA.

Un service pratiqué par seulement un quart des répondants

Graphique 1 : Départements du siège d’exploitation des apiculteurs (57 apiculteurs)

Les apiculteurs ciblés par l’enquête sont des apiculteurs installés en région SUD-PACA, réalisant ou non des prestations de pollinisation ainsi que les apiculteurs des régions limitrophes mais pratiquant une activité de pollinisation dans cette même région.

Les 57 apiculteurs ayant répondu à l’enquête, sont domiciliés dans leur très grande majorité (95%), en SUD-PACA.

Les Bouches-du-Rhône et le Vaucluse sont les deux départements les plus représentés, totalisant une bonne moitié (58%) des répondants (graphique 1).

Graphique 2 : Profil des apiculteurs répondants au questionnaire (57 apiculteurs)

Dans cet échantillon, un quart d’entre eux effectue aujourd’hui des prestations de pollinisation.

14% des sondés en ont réalisé par le passé mais ont aujourd’hui mis un terme à cette activité.

Plus de la moitié des répondants n’a jamais fait de prestation de pollinisation.

Toutefois, parmi eux, 30% ont exprimé le souhait de développer cette activité à l’avenir (graphique 2).

La moitié des apiculteurs interrogés a mis en production entre 200 et 400 colonies au printemps 2021. Le cheptel moyen détenu par exploitation est de 258 colonies (graphique 3).

Graphique 3 : Cheptel apicole mis en production au printemps 2021 par les répondants (57 apiculteurs)

Craintes, choix stratégiques ou contraintes logistiques : les principaux freins

L’enquête a permis d’éclairer les raisons du manque d’engagement des apiculteurs vis-à-vis de ces services de pollinisation.

  • En premier lieu, la crainte d’intoxication des colonies, lié à l’exposition aux produits phytosanitaires utilisés par les agriculteurs, est redouté par 54% des apiculteurs. La peur d’un mauvais développement des colonies, en lien avec la situation en vergers, concerne également 46% d’entre eux.
  • Deuxièmement 39% des apiculteurs préfèrent se concentrer sur la production de miel et des autres produits de la ruche.
  • En outre 39% considère que l’activité de pollinisation peut empiéter, dans le calendrier, sur les autres ateliers de son exploitation apicole.
  • Le manque de temps est aussi un argument avancé par 19% des interrogés pour expliquer la non pratique de prestations de pollinisation : les dates de floraison des arbres fruitiers se superposent souvent au bilan de sorties d’hiver, une période charnière et chargée pour beaucoup d’apiculteurs.
  • Ils sont enfin 26% à rapporter des difficultés pour accéder aux parcelles des cultures à polliniser. Les agriculteurs demandent souvent à répartir les ruches par lot de 4, ce qui exige davantage de manutention que pour les miellées.
  • Des difficultés pour contacter et/ou communiquer régulièrement avec les agriculteurs sont redoutées par 16% des apiculteurs sondés.
Graphique 4 : Craintes liées à la réalisation de prestations de pollinisation (57 apiculteurs). Note : les valeurs représentent le nombre de fois que la proposition a été choisie, chaque apiculteur pouvait choisir une à cinq propositions.

Mortalités ou affaiblissements de colonies : quelles réalités ?

Si de nombreux apiculteurs craignent une intoxication de leurs colonies lors des prestations de pollinisation, quelles sont, les observations d’apiculteurs engagés dans ces prestations de pollinisation ? Parmi les 15 apiculteurs réalisant des prestations de pollinisation (graphique 5), 12 déclarent observer des affaiblissements de colonies suite aux prestations de pollinisation : rares pour sept apiculteurs, ces incidents sont indiqués comme fréquents par cinq d’entre eux. Quant aux observations de mortalités massives aigües, seul un apiculteur dit en avoir souvent fait le constat après avoir effectué un service de pollinisation. Et pour autant, il poursuit son activité de pollinisation. Les 14 apiculteurs restants considèrent ces accidents rares (huit apiculteurs) ou comme ne se produisant jamais (six apiculteurs).

Graphique 5 : Les effectifs d’apiculteurs pollinisateurs selon leurs observations d’affaiblissements de colonies et de mortalités massives aiguës d’abeilles adultes suite aux prestations de pollinisation (15 apiculteurs)

D’autres motivations que la seule trésorerie

Les motivations des 32 apiculteurs réalisant, ayant réalisé ou souhaitant réaliser des prestations de pollinisation, ont également pu être identifiées grâce à l’enquête (graphique 6).

  • L’aspect qui motive le plus grand nombre d’apiculteurs (78% des répondants) est la trésorerie immédiate que génère cette activité. En effet, c’est un revenu disponible dès le début de la saison, contrairement à la majorité des revenus de l’exploitation apicole, perçue après la production et la vente des productions apicoles.
  • 20% des apiculteurs réalisent d’ailleurs des prestations de pollinisation en tant qu’activité et revenu complémentaires lors de la phase d’installation, revenu jugé moins variable que celui du miel qui est plus aléatoire d’une année sur l’autre.
  • 10% des répondants y trouvent une opportunité de diversifier leur activité au-delà de la phase d’installation. Par ailleurs, 72% des apiculteurs sont convaincus par ce service, offrant la possibilité de nouer une relation et des échanges avec les agriculteurs, ainsi que des intérêts d’ordre non marchands. Parmi les interrogés, 9%  déclarent profiter de cette activité pour sensibiliser les agriculteurs sur « l’intérêt de mieux gérer les intrants chimiques ».
  • Enfin, les prestations de pollinisation permettent la récolte de pollen et de nectar par les butineuses : c’est pourquoi 23% des apiculteurs se disent motivés par le potentiel développement des colonies et la constitution de réserves (9%).
Graphique 6 : Les motivations pour réaliser des prestations de pollinisation (32 apiculteurs). Note : les valeurs représentent le nombre de fois que la proposition a été choisie, chaque apiculteur pouvait choisir une à cinq propositions.

L’activité des apiculteurs-pollinisateurs en chiffres

Parmi les 15 apiculteurs-pollinisateurs de l’échantillon, la moitié d’entre eux réalise une ou deux prestations de pollinisation par an. Cependant les situations sont hétérogènes. En effet, un bon quart réalise plus de cinq prestations de pollinisation et le maximum rapporté est de 12 prestations à l’année (graphique 7).

Graphique 7 : Nombre annuel de prestations de pollinisation réalisé par exploitation (15 apiculteurs).

Pour effectuer ces prestations, les apiculteurs-pollinisateurs mobilisent une partie de leur cheptel (graphique 8). Pour les deux-tiers, ce sont moins de 50% des colonies qui réalisent une ou des prestations de pollinisation. Mais on trouve également des exploitations apicoles (deux apiculteurs concernés) pour lesquelles la totalité du cheptel réalise au moins une prestation de pollinisation sur la saison.

Graphique 8 : Proportion du cheptel apicole engagé dans au moins une prestation de pollinisation (15 apiculteurs).

Dans cet échantillon des apiculteurs-pollinisateurs, le nombre de colonies réalisant au moins une prestation de pollinisation sur la saison varie entre 14 et 400 colonies, la moyenne est de 142 colonies (graphique 9). Parmi les 15 apiculteurs-pollinisateurs interrogés, deux seulement ont un cheptel totalement dédié à cette activité.

Graphique 9 : Répartition du nombre de colonies réalisant au moins une prestation de pollinisation dans la saison (15 apiculteurs).

Une rémunération satisfaisante à une exception près

Si l’on s’intéresse à l’aspect financier de cette activité de pollinisation, les déclarants disent pratiquer des tarifs s’échelonnant entre 30€ et 100€ HT par colonie mobilisée. Le prix est très variable, il est fonction notamment de la culture à polliniser (graphique 10). La grande majorité des apiculteurs-répondants s’estime satisfaite du prix établi pour la prestation, par colonie. Cependant pour les cultures arboricoles de pommier, abricotier et de cerisier, plus d’un apiculteur sur trois exprime une insatisfaction quant au tarif négocié. Un ressenti qui converge avec les tarifs moyens déclarés, sur ces mêmes cultures, les plus bas pour ce type de service.

Graphique 10 : Les tarifs moyens (HT) de pollinisation déclarés par culture et le niveau de satisfaction correspondant des apiculteurs.

Une activité victime d’une image négative

Au-delà des premiers enseignements qui se dessinent, le faible échantillon de répondants à l’enquête est peut-être un résultat en soi. On peut en effet se demander s’il ne reflète pas un manque d’intérêt des apiculteurs dans cette région pour ces prestations de pollinisation. 

Les apiculteurs qui font, ont fait ou souhaitent développer des prestations de pollinisation sur leur exploitation avancent pour principales motivations le fait de pouvoir bénéficier d’une trésorerie immédiate, les relations qui se tissent avec les agriculteurs et le développement de leurs colonies. Ils rapportent également plusieurs contraintes, dont certaines sont inhérentes à la nature même de l’activité de pollinisation : une bonne rigueur et un engagement technique de l’apiculteur (anticipation du calendrier de travail, manutention des colonies, etc.). Les craintes exprimées par l’ensemble des répondants sont liées aux interactions avec le monde agricole, notamment la peur de l’usage des pesticides (insecticides et fongicides, avant, pendant et après la floraison) et de leur impact sur les abeilles, ou encore les difficultés de communication avec les agriculteurs.

Des écarts de perception

Les écarts de perception sont importants entre les apiculteurs-pollinisateurs ou désireux de réaliser ce type de prestations et ceux ne les pratiquant pas ou plus , et cela pose question. En effet, le contraste entre les arguments que font valoir ces deux groupes peut questionner: les risques d’intoxication ou de mauvais développement des colonies sont redoutés par les non-pratiquants alors que les apiculteurs-pollinisateurs vont au contraire valoriser les relations avec les agriculteurs et le développement des colonies. Les apiculteurs sont conscients de la nécessité, pour les agriculteurs, de protéger les cultures contre des ravageurs et des maladies. Pour autant, ils sont attentifs aux traitements phytosanitaires réalisées sur les parcelles et attendent des itinéraires techniques plus agro-écologiques ainsi que des alternatives à l’usage des pesticides. De leur côté, les arboriculteurs sont aujourd’hui davantage conscients de cette attente, contraints de s’adapter dans un contexte de diminution du nombre de produits de synthèse homologués. Un changement des modes de cultures qui semble faire consensus, la protection des auxiliaires et des abeilles en particulier, favorisant la durabilité de la production agricole et participant souvent à une meilleure écoute mutuelle entre acteurs d’un même territoire. 

En complément

À la suite de cette enquête, trois apiculteurs ont également été interviewés au sujet de leur activité de pollinisation, de manière plus approfondie. L’objectif fixé est de produire un portrait technico-économique pour chaque exploitation apicole, de façon à servir de modèle et de base de réflexion aux apiculteurs et agriculteurs intéressés par le développement de cette activité. Ces documents apporteront de nouvelles références sur l’activité de pollinisation et seront publiés prochainement.

En complément de ces enquêtes, des ateliers de concertation entre apiculteurs et arboriculteurs ont été menés au début de l’année 2022. Ces rencontres en groupe restreint sont plébiscitées par les participants et pourraient devenir une clé pour faciliter les échanges techniques et améliorer le partenariat entre ces filières.

Autrice : Zoé Lemarchand (ITSAP)

Contributeurs : Fabrice Allier (ITSAP), Constance Beri (ITSAP), Cécile Ferrus (ITSAP) et Guillaume Kairo (ADAPI) 

Merci à tous les apiculteurs ayant répondu à l’enquête pour leur participation.

Merci à l’ADAPI ainsi qu’à l’ADA AURA et l’ADA Occitanie pour la diffusion du questionnaire.

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