Vespa orientalis : un nouveau danger pour nos colonies ?

Par Itsap-Com, le 13 avril 2022

Une nouvelle espèce de frelon observée dans le sud de la France

Alors que la filière se mobilise pour mettre en place un plan de lutte national contre le frelon à pattes jaunes, Vespa velutina, une nouvelle espèce a été observée pour la première fois en France métropolitaine à l’automne dernier : Vespa orientalis. S’achemine-t-on, 17 ans plus tard, vers un scénario identique à celui de l’arrivée de son prédécesseur ? Nos premiers éléments de réponses, notamment sur l’évaluation des risques encourus par les colonies d’abeilles dans l’hexagone

Au début du mois d’octobre 2021 l’information circule dans les milieux apicoles : une nouvelle espèce de frelon asiatique a été observée à Marseille. L’article de Gereys et al.1, dans la revue Faunitaxys, décrit les premiers contacts dans une friche industrielle à proximité des ports. Là, au milieu d’un ancien site industriel délaissé, enclave urbaine d’une dizaine d’hectares traversée par un ruisseau, quelque cinquante individus ont été aperçus butinant sur des fleurs de roquette sauvage ou de lierre, lors de deux prospections réalisées fin septembre par des entomologistes. Après crabro et velutina, orientalis semble donc être la troisième espèce de frelon présente en France parmi les 21 existant dans le monde, et quasiment toutes originaires de l’est et du sud de l’Asie.

Passeport et carnet de voyage du Vespa orientalis

L’introduction d’une espèce exotique nécessite des investigations afin de déterminer l’origine des individus et d’en retracer le cheminement depuis leur aire de répartition d’origine. Le frelon oriental est initialement présent dans une zone allant de l’Inde et du Népal jusqu’aux Balkans et au sud de l’Italie, notamment en Sicile (carte 1). Depuis quelques années, il a été signalé dans plusieurs espaces d’Europe, en dehors de son territoire d’origine : très ponctuellement en Roumanie, mais aussi au nord de l’Italie et au sud de l’Espagne. D’après Gereys et al.1, la dispersion de cette espèce semble facilitée par les échanges commerciaux. Des reines ont été découvertes en Belgique et en Angleterre dans des caisses d’agrumes et il a également été repéré dans plusieurs autres régions du monde : en Amérique (Brésil, Chili, Mexique) mais aussi à Madagascar et en Chine, sans que des populations ne se soient forcément établies.


Carte 1 : Distribution des trois espèces de frelons présentes en France en 2021 (source : https://frelonasiatique.mnhn.fr/le-frelon-oriental-detecte-a-marseille/)

Nouvelle espèce, peu familière 

Toujours d’après l’article de Gereys, cette espèce se différencie des deux autres par la couleur rousse de certaines de ses plaques dorsales (tergites) de son abdomen (photo 1). L’article présente les livrées (l’aspect physique) des trois espèces présentes en France afin de bien les distinguer (voir aussi la carte 1). Tout comme les autres vespidés, ce frelon développe une colonie au printemps à partir d’une reine fondatrice hivernante, le nid cessant son activité pour l’hiver après avoir produit de nouvelles reines pour l’année suivante. A l’instar du frelon européen, le frelon oriental installe son nid dans une cavité qui peut se situer sous terre, dans un mur, mais aussi parfois plus exposé dans des lieux qui ne sont que partiellement protégés.


Photo 1 : Vespa orientalis (Q. Rome – PatriNat CC BY-NC-SA)

Paroles d’experts

Quelles autres caractéristiques permettent de le différencier de ses cousins crabro et velutina ? Quels sont les risques connus concernant les colonies d’abeilles domestiques ? Comment les actions mises en place pour lutter contre le frelon à pattes jaunes Vespa velutina pourront être utiles concernant la surveillance du frelon oriental ? Nous avons demandé leur avis à deux experts : Quentin Rome, spécialiste des hyménoptères et des vespidés au Museum national d’histoire naturelle et Etienne Calais, Président du GDSa Ile de France et animateur du Groupe de suivi « Surveillance Frelon à pattes jaunes » de la Plateforme d’épidémiosurveillance animale et du Groupe de travail « Plan national de lutte contre Vespa velutina ».

ITSAP : De nouvelles observations ont-elles pu être faites depuis ce signalement dans la zone en question ? Quelles sont les principales informations à retenir ?

Q.R : Bruno Gereys et ses collègues ont réalisé des prospections sur les fleurs de lierre à Marseille et ses environs sans trouver de spécimens à plus de deux kilomètres de la friche. Fin octobre, nous avons pu repérer et faire détruire deux nids à proximité immédiate de la friche. Des sexués étaient visibles sur les fleurs de lierre, donc au moins une de ces deux colonies, ou une troisième si elles n’étaient pas les deux seules, était en cours de reproduction. Nous avons reçu de nombreux témoignages mais à ce jour il s’avère que les observations réalisées portaient en réalité sur d’autres espèces d’insectes. Lors de notre venue à Marseille à la fin du mois d’octobre, nous avons pu tester et confirmer que ces frelons, de taille similaire au frelon d’Europe, étaient capables de voler avec une balise radio[2], ce qui pourra éventuellement aider à la découverte des prochains nids. Les deux nids trouvés en octobre 2021 étaient installés dans des cavités de murs (pierres et parpaings), peu visibles de l’extérieur. Ils n’ont montré aucune agressivité. Mais c’est, comme pour les autres frelons, surtout envers les insectes et l’abeille domestique en particulier qu’elle est à craindre. En effet, le régime alimentaire précis du frelon oriental est inconnu, mais l’on sait qu’il chasse les abeilles domestiques comme le fait le frelon asiatique. L’on peut donc craindre que par son vol stationnaire devant les ruches il n’affecte également l’activité des colonies d’abeilles.

ITSAP : D’après les auteurs de cette première observation en France, le nombre d’individus étudiés à Marseille atteste qu’un nid au moins s’est implanté dans le secteur. Quels sont les risques de voir cette espèce s’installer et se propager sur le territoire comme a pu le faire Vespa velutina ?

Q.R : Nous travaillons sur le modèle de niche climatique de Vespa orientalis, comme nous l’avions fait pour Vespa velutina. Compte tenu de nos connaissances sur la répartition de l’espèce dans le monde, que nous sommes en train d’affiner pour l’occasion, il est probable que cette espèce se limite à des zones au climat chaud et sec. Les côtes françaises de la Méditerranée pourraient donc se montrer favorables au développement de celle-ci. Comme précisé par Gereys et ses collègues, orientalis a été observée à plusieurs reprises dans d’autres pays voisins de la France sans s’y implanter. La faute au climat, défavorable au développement de l’espèce dans ces régions ? Les raisons de l’échec d’une implantation peuvent être variées (individus peu adaptés au climat, faible diversité génétique, etc.) et seules de nouvelles observations produites cette année pourront nous confirmer l’implantation de la population dans le sud-est de la France.

ITSAP : Le plan national de lutte contre Vespa velutina prévoit une campagne de piégeage des fondatrices dès le printemps 2022. Est-ce que ces dispositifs sont adaptés à la capture de cette nouvelle espèce ? De quelle manière ce frelon sera-t-il pris en compte dans ce plan national de lutte ? Est-ce une opportunité d’acquérir des données sur son maintien sur le territoire et sa dissémination ?

E.C : L’ensemble de la zone méditerranéenne de France doit être surveillée à partir du mois de février pour rechercher une éventuelle présence de Vespa orientalis. Sur ces territoires, le piégeage de printemps prévu doit obligatoirement comporter des pièges laissant entrer Vespa orientalis. Certains dispositifs dotés d’orifices limités à 9 mm de diamètre ne sont en effet pas adaptés. Le plan de piégeage de printemps prévoit de comptabiliser de manière isolée cette nouvelle espèce. Sur le département des Bouches du Rhône, une communication importante, organisée par le GDSA 13, est faite sur le sujet avec des informations et des formations à destination des apiculteurs, des collectivités locales et du grand public. Dans de nombreuses communes, des référents apiculteurs, coordinateurs locaux, organisent la lutte. Ils sont chargés de comptabiliser les frelons piégés et de faire remonter les informations auprès du référent départemental. Des bases de données permettront de faire un bilan avec une cartographie sur la région méditerranéenne.

D’après Gereys et al., plusieurs articles font état d’une dangerosité importante de ce frelon pour les colonies d’abeilles. A quoi peut-on s’attendre en cas d’installation de cette nouvelle espèce ?

Q.R : Il est encore difficile à l’heure actuelle de savoir si, dans l’éventualité d’une installation de Vespa orientalis en France, ses populations seront suffisamment abondantes localement pour avoir un impact significatif sur l’apiculture.

E.C : Les organismes à vocation sanitaire et l’interprofession ont demandé le classement de Vespa orientalis en « espèce exotique envahissante », ce qui permettrait de prendre des mesures adaptées. Un plan de surveillance et de lutte sur les bouches du Rhône est déclenché en 2022. La surveillance de la zone méditerranéenne doit se faire lors de la mise en place des plans de piégeage de printemps. La découverte de frelons Vespa orientalis doit être déclarée immédiatement aux DDPP et au MNHN3. Ces découvertes appelleront une réaction immédiate afin de redéfinir le plan d’action local et départemental.

ITSAP : En ayant en tête le cas de Vespa velutina, si Vespa orientalis s’établit en France et qu’il s’avère nécessaire de lutter contre, pour protéger les colonies d’abeilles, quelles démarches pourraient être envisagées ?

E.C : Le plan national de lutte contre les frelons asiatiques englobe déjà Vespa orientalis et Vespa velutina. Selon les connaissances actuelles sur la biologie de Vespa orientalis dans les pays voisins (Italie, Espagne) les nids sont créés dans des infructuosités et sont encore moins visibles que les nids primaires de Vespa velutina. Une détection précoce de la présence de ce frelon et l’identification des territoires où il prospecte est nécessaire pour définir où mener les actions de surveillance et envisager une lutte efficace. Les pièges devront être relevés une fois par semaine. La recherche des nids devra être systématisée et adaptée aux localisations particulières dans le sol ou les murs. Les entrées des ruches nécessiteront des réducteurs d’entrée efficace, avec la mise en place de muselières en cas de fortes pressions de prédation. L’utilisation de harpes électriques pourra s’y intégrer.

Q.R : Les démarches seraient les mêmes que pour Vespa velutina. En fonction de l’étendue de son implantation, il pourrait être encore possible d’envisager une éradication de la population.


[1] Gereys, Bruno, Alain Coache & Gérard Filippi. 2021. Présence en France métropolitaine d’un frelon allochtone : Vespa orientalis Linnaeus, 1771 (Le Frelon oriental) (Hymenoptera, Vepidae, Vespinae). Faunitaxys 9(32): 1-5. Article disponible en pdf, téléchargement à partir du site: http://faunitaxys.fr/

[2] Kennedy, P.J., Ford, S.M., Poidatz, J., Thiéry, D., Osborne, J.L. 2018. Searching for nests of the invasive Asian hornet (Vespa velutina) using radio-telemetry. Communications Biology, 1(88): 1‑8.

[3] Villemant, C., Barbet-Massin, M., Perrard, A., Muller, F., Gargominy, O., Jiguet, F., Rome, Q. 2011. Predicting the invasion risk by the alien bee-hawking yellow-legged hornet Vespa velutina nigrithorax across Europe and other continents with niche models. Biological Conservation, 144(9): 2142‑2150.

[4] https://inpn.mnhn.fr/informations/inpn-especes


3 Formulaire disponible sur https://inpn.mnhn.fr/informations/inpn-especes