Vers la fin d’un paradis pour les abeilles ? Varroa identifié sur l’île de La Réunion

Par Itsap-Com, le 9 juin 2017

Ou un exemple pratique de gestion d’un danger sanitaire sur le territoire français

Julien Vallon (ITSAP-Institut de l’abeille) et Olivier Esnault (GDS La Réunion)

Alors qu’en juillet 2016 une fausse alerte provenant d’Australie , dernier continent indemne de Varroa, faisait état d’acariens découverts au nord du Queensland dans un essaim d’abeilles sauvages, voici qu’il est confirmé que l’un des derniers territoires réputés indemnes de ce parasite est tombé. Le réseau de Suivi Epidémiologique des maladies des Abeilles (réseau SEA) animé par le GDS Réunion a détecté à saint Denis un rucher infesté par Varroa le 4 mai 2017. Le Laboratoire national de référence (LNR) de l’Anses a confirmé l’identification sur un prélèvement réalisé dans ce premier foyer. Depuis, les investigations menées dans plusieurs ruchers de l’île ont révélé 26 ruchers infestés dans 10 communes. Malgré les mesures d’urgence prise entretemps par le Préfecture, le parasite est maintenant considéré comme établi et les mesures d’urgence ont été levées ; Les apiculteurs s’organisent maintenant avec le Groupement de défense sanitaire (GDS) pour mettre en place un programme de surveillance et de lutte.

Face à la menace d’introduction de Varroa en prévenance de Madagascar, Maurice ou même de métropole et afin de réglementer les importations de matériel apicole et de colonies d’abeilles, une procédure de reconnaissance de l’île de La Réunion comme territoire indemne de Varroa a été initié par la dgal à la demande des apiculteurs de La Réunion en 2016. Dans ce cadre, un réseau d’épidémiosurveillance a été mis en place par le GDS début 2016 avec notamment un réseau de ruchers sentinelles. C’est ainsi que le jeudi 4 mai 2017 un premier foyer a été découvert dans le rucher sentinelle de Saint Denis : quatre acariens détectés dans une colonie par lavage d’un prélèvement mensuel d’abeilles adultes au sucre glace.

Des mesures d’urgence prises avant confirmation par le laboratoire national de référence

Le prélèvement a été envoyé au Laboratoire national de référence de l’Anses à Sophia Antipolis qui a confirmé et officialisé la présence de ce parasite sur l’île de La Réunion dès le mardi 9 mai. Une première identification avait pu être faite sur la foi d’une photo envoyée au GDS, impulsant la mise en place dès le 5 mai d’une cellule de crise pilotée par la Direction de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Forêt (DAAF) permettant le déploiement de mesures d’urgence par arrêté préfectoral afin de limiter la propagation du parasite sur l’île voir de l’éradiquer : interdiction de déplacer les ruches sur tout le territoire de l’île, établissement d’une zone de prévention dans un rayon de 5 km autour du premier foyer où tous les ruchers déclarés ont été contrôlés conjointement par le GDS et les équipes de la DAAF. Enfin, dans un territoire compris dans un rayon entre 5 et 10 km du foyer, les mêmes mesures étaient appliquées à l’exception du contrôle des ruchers connus qui était réalisé de manière aléatoire. Ainsi, dans ces zones, les ruchers infestés devaient être détruits sans délais.
Cependant, malgré les mesures d’urgence rapidement prises, de nombreux ruchers ont été déplacées à la fin de la miellée de Baies-roses, ajoutant à la confusion dans la mise en place d’une stratégie de gestion de la dispersion du parasite. L’application des premières mesures d’urgence a ainsi amené la destruction du premier foyer dès le 6 mai et avant la confirmation officielle par le LNR.

Une tentative d’éradication rapidement abandonnée

Le recensement et l’examen systématique des ruchers par le GDS et la DAAF dans la zone de prévention a permis de mettre en évidence 11 autres ruchers infestés par Varroa. Les 2 premiers ruchers constatés infestés ont été détruits.

Suite à l’élargissement de la zone de prospection ce sont 26 ruchers infestés répartis sur 10 communes de l’île, dans et hors de la zone de surveillance, qui ont été recensés au 12 mai. L’hypothèse d’une contamination restreinte à une zone géographique ayant vécu, la politique d’éradication a été abandonnée.

Un nouvel arrêté est en cours de préparation pour établir les mesures à prendre pour gérer la diffusion du parasite et lutter contre dans les zones où il est présent. Pour cela les autorités sanitaires (GDS et DAAF) doivent objectiver l’état d’infestation des ruchers de l’île d’ici la fin du mois de juin afin de cartographier les ruchers infestés, déterminer les risques d’invasion de zones encore indemnes mais aussi gérer les mesures de restriction de mouvement de ruches sur l’île. Ainsi un arrêté a été pris en date du 12 mai afin de fixer l’interdiction de mouvements de ruches, la déclaration obligatoire des ruchers et prévoir pour tous les détenteurs de colonies l’obligation de réaliser un examen clinique en vue de détecter le parasite, ainsi qu’une déclaration obligatoire à la DAAF en cas de détection ou de suspicion d’infestation. Enfin, un état des lieux sanitaire basé sur de la surveillance active et le dépistage orienté vers les zones à risque sera conduit par le GDS pour compléter ce dispositif.

Des méthodes de surveillance différentes selon les objectifs

La recherche de Varroa dans les ruchers du réseau d’épidémiosurveillance était basée sur le lavage mensuel d’un prélèvement d’abeilles adultes (>500 abeilles) au sucre glace ainsi que l’observation du couvain de mâles (plus attractif pour les Varroas que celui d’ouvrières). Au moment de la découverte du premier foyer, et encore actuellement, le couvain de mâles était absent de la plupart des colonies de l’île. Cependant la sensibilité de la méthode de lavage des abeilles adultes au sucre glace n’est pas suffisante pour détecter de faibles niveaux d’infestation : la détection du Varroa est trop fortement dépendante de sa présence sur les abeilles prélevées, alors qu’il passe environ 80% de son temps dans le couvain operculé afin de se reproduire. L’emploi de planchers grillagés pour surveiller les chutes naturelles ou induites (par traitement) d’acariens présents dans la colonie est plus efficace pour la détection précoce de faibles niveaux d’infestation, en se prémunissant contre les fourmis et autres nettoyeurs de lange. Cependant ce type de matériel nécessitait un certain financement et ne pouvait être mobilisé en urgence (tarifs et délais d’approvisionnement spécifiques à La Réunion).

Ainsi la méthodologie choisie pour établir un état des lieux sanitaire des ruchers de l’île s’est maintenu sur le lavage d’abeilles adultes au sucre glace ainsi que la prospection dans le couvain de mâles ; il est prévu en cas de résultats négatifs de confirmer l’absence de Varroas par un traitement Apivar® et l’observation des langes réalisé sur 3 colonies par rucher surveillé. A la demande de la dgal, la méthodologie du dépistage est soumise à une évaluation par l’Anses. De plus la dgal précise qu’une telle cartographie ne peut être fiable que si des mesures de confinement (traitement systématique et collectif des ruchers présents dans les zones de prévention) ont été engagées dès la détection d’un foyer.

Des mesures de gestion des régions infestées à mettre en place rapidement

Du fait que Varroa destructor soit classé en DS2, les opérations de police sanitaire ne sont pas obligatoires et les mesures de lutte sont à la charge des éleveurs. Ainsi la stratégie de lutte collective et les mesures de surveillance sont régulièrement et activement discutées entre les représentants des apiculteurs et les autorités sanitaires : GDS et DAAF (voir la chronologie des évènements figure 1).

Si la politique d’éradication a été abandonnée, il reste à décider quelles mesures de gestion vont être mises en place concernant les ruchers infestés mais aussi les ruchers encore indemnes. Lors de la mise en place de l’arrêté du 12 mai les apiculteurs professionnels n’ont pas retenu l’obligation de traitements médicamenteux qui aurait pu être prise par arrêté préfectoral, souhaitant attendre les résultats de la prospection en cours (cartographie des ruchers infestés) et l’obtention d’informations sur les traitements disponibles et réalisables. De plus les discussions restent mouvementées concernant les traitements pouvant être appliqués et leur efficacité, en particulier pour les apiculteurs en agriculture biologique (AB). Ce qui est plus inquiétant est que certains apiculteurs excluent tout recours à des traitements acaricides, préférant la détection et la sélection naturelle d’abeilles résistantes à Varroa. Si un tel rééquilibrage est possible par la coévolution des deux espèces, le risque reste important que d’ici là les populations d’abeilles mellifères de l’île aient été décimées, ou tout du moins que leur diversité génétique ait été très fortement réduite. Cette position est particulièrement paradoxale alors que par ailleurs les apiculteurs ont renforcé leur communication sur la spécificité et la défense de l’abeille Péï et qu’un affaiblissement de la diversité génétique de l’espèce la rendrait particulièrement sensible face à de nouvelles menaces (disettes, autres bio agresseurs, etc.), en particulier dans le contexte insulaire.

Les apiculteurs doivent maintenant se concerter avec le GDS afin de proposer un plan de lutte à adapter selon les résultats de l’état des lieux sanitaire. Sur recommandation de la dgal, l’organisation de la lutte est confiée à l’ovs GDS qui doit proposer, après consultation des apiculteurs professionnels, un plan de lutte collectif volontaire contre Varroa devant être validé en CROPSAV . Parallèlement, un Plan sanitaire d’élevage (PSE) doit être établi par le GDS afin de pouvoir fournir les traitements aux apiculteurs.

Pour cela, le GDS a recensé les informations disponibles sur les traitements Varroa auprès de l’itsap-Institut de l’abeille et du groupe de vétérinaires diplômés du Diplôme Inter-Ecole en apiculture et pathologie apicole. Sur cette base documentaire doivent être déterminés quels traitements choisir, lesquels sont adaptés à la situation locale (températures et humidité élevées, absence de période hivernale hors couvain, etc.), quels médicaments et matériels sont nécessaire à la lutte (cages pour reines etc.) Et peuvent être disponibles rapidement à l’importation, et surtout quels financements sont accessibles pour réaliser ces opérations. Ces mesures seront mises en place à partir de juillet, sur la base de la cartographie de l’infestation des ruchers obtenue entretemps.

Une expérience pratique des facteurs de succès de la surveillance sanitaire

Dans un autre contexte, et alors que son implantation ne fait aujourd’hui plus de doutes pour les apiculteurs italiens, les autorités sanitaires italiennes poursuivent la politique d’éradication menée dans le sud de l’Italie avec la destruction des ruchers où l’infestation par Aethina tumida est détectée. Bien que les situations soient différentes (cas d’une île vs porte d’entrée d’un continent ; Danger Sanitaire de catégorie 2 pour Varroa vs DS1 pour Aethina), la situation sur l’île de La Réunion apporte un éclairage intéressant sur la gestion de l’arrivée d’un parasite exotique.

Ce cas montre :

  • L’intérêt et l’efficacité des ruchers sentinelles pour identifier l’arrivée d’un danger sanitaire exotique ;
  • La nécessité d’un recensement précis et actualisé des ruches et leurs déplacements, préalable indispensable pour mener à bien une politique de gestion sanitaire efficace ;
  • L’adhésion indispensable des apiculteurs à la surveillance passive (ils réalisent les observations et déclarent les suspicions) pour une détection précoce ;
  • L’intérêt d’une communication active entre les autorités sanitaires et les éleveurs concernant les mesures d’intervention sur les foyers et les modalités d’indemnisation (prévu pour les DS1 mais exclu dans le cas des DS2 où seules les mesures de police sanitaire s’appliquent) ;
  • La disponibilité de moyens facilement mobilisables pour mettre en place les mesures nécessaires : méthode adaptée et sensible, agents disponibles sur le terrain, etc.). L’absence de méthode adaptée ou de moyens nécessaires doit être expertisée afin de connaitre les limites de la surveillance mise en place.

L’ITSAP-Institut de l’abeille reste attentif aux futurs développements de la situation sanitaire sur l’île de La Réunion, poursuivra son appui scientifique et technique à la demande du GDS et des apiculteurs et réaffirme son soutien aux apiculteurs de La Réunion au nom de tous les apiculteurs de métropole, des agents de développement et des scientifiques de l’apiculture.

Notes :

(1) Il s’agissait de la découverte de deux acariens dans un essaim sauvage d’Apis cerana à Townsville qui se sont révélés être de l’espèce Varroa jacobsoni. L’acarien parasite des colonies d’abeilles Apis mellifera a été décrit en 2000 par Anderson et Trueman comme étant une nouvelle espèce : V. destructor. A la différence de Varroa destructor présent aussi bien dans les colonies d’A. mellifera et d’A. cerana, l’acarien V. jacobsoni n’est pas un parasite de l’abeille mellifère mais uniquement d’A. cerana.

(2) Conseil Régional d’Orientation de la Politique Sanitaire Animale et Végétale.

Figure 1 : Chronologie des évènements.

Jeudi 4 mai 2017 : détection de 4 varroas dans une colonie du réseau d’épidémiosurveillance à Saint Denis.

Vendredi 5 mai : envoi du prélèvement au Laboratoire national de référence pour confirmation. Validation des mesures de l’arrêté préfectoral d’urgence par la DAAF avec les apiculteurs professionnels et premier arrêté préfectoral fixant l’interdiction de déplacement des ruches, définissant les zones de prévention et de surveillance, rendant systématique et obligatoire l’examen des colonies et leur destruction encas d’infestation. Validation du formulaire d’enquête épidémiologique et de la méthodologie de dépistage du GDS par l’Anses.

Samedi 6 mai : première opération d’urgence avec la destruction du premier foyer et le début du recensement et de l’examen des ruchers dans la zone de prévention.

Mardi 9 mai : confirmation de l’identification de Varroa spp. Par le LNR.

Mercredi 10 mai : Demande des apiculteurs professionnels pour l’arrêt des destructions de foyers et pour un traitement systématique des ruches d’un foyer et dans les zones de prévention.

Jeudi 11 mai 2017 : consultation écrite des apiculteurs professionnels quant au caractère obligatoire du traitement médicamenteux comme méthode de lutte à imposer par arrêté préfectoral, non retenu par les apiculteurs.

Vendredi 12 mai : nouvel arrêté préfectoral fixant l’interdiction de déplacement des ruches, le recensement des ruchers de l’île par déclaration obligatoire, l’examen clinique des colonies par leur détenteur et la déclaration obligatoire à la DAAF de détection ou de toute suspicion et l’établissement d’un état des lieux sanitaire d’ici le 30 juin. Retrait à la demande des apiculteurs professionnels de l’obligation de traitement des ruches d’un foyer et dans la zone de prévention.

Mardi 16 mai : 26 foyers positifs détectés dans 10 communes au-delà des zones de prévention et de surveillance.

Mercredi 17 mai : réunion technique du conseil Départemental pour le vote d’une enveloppe globale financière d’un plan de gestion adapté.

Lundi 22 et 29 mai : préparation par l’interprofession du plan de lutte contre le varroa

Samedi 03 juin : présentation par le GDS et l’interprofession du plan de lutte contre Varroa.

Jusqu’à fin juin : réalisation des investigations et établissement d’un état des lieux sanitaire pour adapter le plan de lutte proposé par les apiculteurs et validé par l’Anses.