Une réflexion critique sur les interactions entre l’abeille mellifère et les abeilles sauvages

Par Itsap-Com, le 13 juillet 2018

Une réflexion critique sur les interactions entre l’abeille mellifère et les abeilles sauvages

Axel decourtye et fabrice allier (itsap-institut de l’abeille)

Si de nombreuses valeurs sont portées à la fois par les abeilles domestiques et par les abeilles sauvages (services écosystémiques, valeur récréative, esthétique et éducative), elles se retrouvent placées en opposition dans de récents débats au sujet de leur concurrence possible autour des mêmes ressources alimentaires et de la transmission d’agents infectieux de l’espèce domestique vers celles sauvages. À travers ces sujets, l’impact environnemental des pratiques apicoles est questionné, voire des mesures sont actionnées pour réduire l’apiculture sur des territoires. Les espaces dits « naturels » sont particulièrement concernés, car ils peuvent être vus comme des réservoirs de biodiversité accueillant d’une part, des abeilles sauvages menacées de disparition et, d’autre part, une apiculture d’intérêt (signes de qualité, miels de crus, conservatoires génétiques…). Nous proposons ici une réflexion sur certaines connaissances scientifiques publiées concernant les interactions entre l’abeille domestique et les abeilles sauvages.

Les controverses scientifiques

Certaines études montrent que l’augmentation de la densité d’abeilles mellifères sur une zone est corrélée négativement au nombre d’espèces d’abeilles sauvages présentes sur les couverts fleuris (wilms et al., 1996 ; gross, 2001), au succès reproducteur de ces abeilles (steffan-dewenter et tscharntke, 2000 ; thomson, 2004 ; hudewenz et klein, 2013), ou au taux de survie des colonies de bourdons (goulson et sparrow, 2008 ; elbgami et al., 2014). D’autres études n’ont en revanche pas mis en évidence d’effet de la présence des abeilles mellifères sur les espèces sauvages natives (roubik et al., 1986 ; steffan-dewenter et tscharntke, 2000 ; roubik et wolda, 2001).
Concernant la pollinisation, des études révèlent un effet néfaste lorsque les concentrations de butineuses d’abeilles mellifères sont élevées (hargreaves et al., 2009 ; hargreaves et al., 2010), alors que d’autres études montrent la plus-value de la présence concomitante de l’espèce domestique et des espèces sauvages (greenleaf et kremen, 2006 ; garibaldi et al., 2013 ; brittain et al., 2013).

L’étude de l’itsap-institut de l’abeille en zone céréalière

En zone de grandes cultures (zone atelier plaine et val de sèvre – 79), l’ensemble des espèces d’abeilles se retrouvent butiner les rares plantes présentes en fleur (prairies, bords de champ ou de voies de circulation) entre la floraison du colza et celle du tournesol. La concentration des abeilles mellifères sur les couverts fleuris n’est pas concomitante d’une réduction d’abondance des abeilles sauvages, mais par contre, le nombre d’espèces observé est plus réduit que pendant la floraison des oléagineux, et ces espèces élargissent alors le cortège de plantes butinées (rollin et decourtye, 2015).

La question de la compétition entre l’abeille mellifère et les abeilles sauvages dans l’exploitation des ressources alimentaires (nectar, pollen) a donc alimenté plusieurs travaux scientifiques, mais les conclusions de ces études sont souvent contradictoires. De plus, nous manquons de connaissances adaptées au contexte européen (paini, 2004).

Ces interactions sont liées à une autre problématique : le transfert d’agents infectieux entre espèces. Le risque de transmission de virus entre espèces d’abeilles a fait l’objet de précédentes études (zhang et al., 2012 ; fürst et al., 2014). Si la présence de deformed wing virus chez les abeilles sauvages pose l’hypothèse d’un transfert depuis l’abeille domestique, la plus forte prévalence de l’israeli acute paralysis virus chez les espèces sauvages suggère un transfert dans le sens contraire, depuis les espèces sauvages vers apis mellifera l. (dalmon, 2016). Ainsi, l’hôte d’origine des virus retrouvés chez les différentes espèces d’abeilles reste inconnu.

Une mise en pratique difficile

Vereecken et al. (2015) préconisent un contrôle de l’installation des ruchers sur certains territoires allant de la limitation (milieux « sensibles » et urbains) à l’interdiction de l’apiculture (zones « protégées » où subsistent des populations d’espèces rares). Cependant, des lacunes de connaissances sont à combler avant que les gestionnaires des territoires puissent baser leurs décisions sur des argumentaires scientifiques :

  • La désignation du caractère « sensible » des milieux reste à ce jour trop imprécise car peu de territoires font l’objet d’inventaires d’abeilles sauvages ou des plantes qu’elles visitent ;
  • Les valeurs seuils de densité de colonies au-delà desquelles l’activité de butinage des abeilles mellifères serait préjudiciable pour les communautés d’abeilles sauvages, ou pour le service de pollinisation, restent inconnues.

Sur ce second point, le respect d’une densité maximale de 3,1 colonies par km² est parfois proposé au nom du principe de précaution, reprenant ainsi le chiffre publié par steffan-dewenter et al. (2010). Alors que d’après les auteurs, ce chiffre correspondrait à la densité moyenne de colonies/km² en europe, on peut s’interroger sur sa fiabilité car il n’existait pas de méthode rigoureuse pour recenser les colonies à l’échelle européenne. De plus, le choix de cette valeur semble surprenant puisque les auteurs ne trouvent pas d’influence sur les populations d’abeilles sauvages de la plus haute densité de colonies d’abeilles mellifères qu’ils ont testée, à savoir 5 colonies/km².

Les récents travaux de henry et al. (2018) témoignent que l’abondance des abeilles sauvages diminue lorsqu’on s’approche d’un rucher. Cette diminution n’est pas progressive, mais plutôt étagée suivant une distance seuil de 900 m autour des ruchers. En-deçà de ce seuil, l’abondance des abeilles sauvages diminue de 50 % environ. Ce résultat est plus fort pour les grandes espèces que pour les petites espèces. Parallèlement, la quantité de nectar dans le jabot des abeilles sauvages diminue à proximité des ruchers. Les butineuses en activité présentent 55 % moins de nectar dans leur jabot jusqu’à une distance de 600 m des ruchers. Les auteurs proposent des conséquences pratiques de leurs résultats en termes de régulation de l’apiculture dans les espaces protégées, notamment le fait de cartographier les zones d’emprise apicole. Il faut se situer au-delà de 900 m du rucher pour garantir une absence d’impact sur l’abondance des abeilles sauvages.

Tant pour les interactions générées entre les abeilles domestiques et les abeilles sauvages, que pour les interactions inter-ruchers (au sein même de l’espèce apis mellifera), ces résultats apportent des éléments nouveaux pour réfléchir à la gestion multi-acteurs d’espaces naturels et à fort potentiel de biodiversité. À l’instar des paiements octroyés aux agriculteurs pour assurer des changements de pratiques (baisse des intrants, diversification des rotations, augmentation des infrastructures agro- écologiques…), des paiements incitatifs pourraient être proposés aux apiculteurs qui s’engageraient à adapter leurs pratiques dans des zones à enjeux écologiques.

Les retombées

Les pouvoirs publics se retrouvent confrontés à un manque de connaissances (seulement une dizaine de publications dans le web of science sur plus de 2 700 publications sur le service de pollinisation), à quoi s’associent des avis de porteurs d’enjeux opposés (naturalistes versus acteurs de la filière apicole). Les uns s’appuient sur le plan de développement durable de l’apiculture (gerster, 2012) du ministère en charge de l’agriculture, les autres sur le plan national d’action en faveur des insectes pollinisateurs sauvages du ministère en charge de l’écologie. Dans ce contexte, à la conservation des pratiques apicoles existantes dans les zones remarquables (parcs nationaux, parcs naturels régionaux, conservatoires du littoral, natura 2000, znieff… ; cf. La représentation de l’apiculture dans les produits et savoir-faire de la marque « esprit parc » : http://www.espritparcnational.com/produits-savoir-faire), certains opposent une limitation de la charge en colonies par unité de surface, voire l’interdiction totale de l’apiculture.

Nos perspectives

Une analyse de l’apiculture réalisée dans les parcs nationaux, précisant les territoires, les apiculteurs, les principales pratiques, les productions concernées, permettrait de mieux cerner l’ampleur de la problématique pour la filière apicole. Par ailleurs, la valeur écologique, patrimoniale et culturelle attribuée à l’activité apicole dans certains territoires mériterait d’être précisée par une approche en sciences humaines et sociales. Cela préciserait si nous attribuons les mêmes valeurs écosystémiques, esthétiques, récréatives ou éducatives selon si l’abeille est domestique ou sauvage.

Du côté de la recherche en écologie, il faudrait étudier le succès reproducteur des espèces sauvages selon différentes conditions contrôlées d’apiculture (gradient d’abondance) et de disponibilité florale dans le paysage, et cela dans plusieurs échelles spatiales et temporelles. Les objectifs sont de déterminer (i) la valeur seuil de densité de colonies, (ii) si cette densité seuil est compatible avec les orientations technico-économiques des apiculteurs, et (iii) l’organisation spatiale optimale des colonies afin de concilier durabilité de l’apiculture locale et maintien des populations sauvages non-apis. L’abondance des ressources disponibles pour les abeilles dans l’environnement doit modifier significativement ces « valeurs seuil ». Il est en effet connu que lorsqu’une importante masse florale est disponible, l’abeille mellifère concentre son effort de butinage sur celle-ci, réduisant par conséquent ses interactions avec les espèces non-apis qui s’observent alors préférentiellement sur la flore herbacée sauvage (rollin, 2013 ; rollin et decourtye, 2015). Une telle ségrégation limiterait les transmissions d’agents infectieux entre les espèces.

Finalement, d’un point de vue plus prospectif, la présence d’abeilles mellifères pourrait modifier les relations proie-prédateur au bénéfice de certaines populations d’espèces sauvages.