Les produits de la ruche suivis à la trace

Par Itsap-Com, le 17 décembre 2021

Enquête sur les enjeux, les pratiques et les difficultés de la traçabilité

Dans un contexte de marchés mondialisés des produits de la ruche, ces derniers peuvent faire l’objet de fraudes alors même que la traçabilité est une obligation légale. Ces malversations mettent aujourd’hui en difficulté la filière apicole française qui fait face à une concurrence rude et parfois déloyale. Et ce, en dépit d’une attente grandissante de transparence des consommateurs sur ce qu’ils achètent. L’ITSAP-Institut de l’abeille et le Groupement des producteurs de gelée royale (GPGR) ont mené une étude sur la traçabilité dans la filière apicole entre mars et août 2021 pour livrer un état des lieux sur ces questions. Instructif !

Les fraudes relatives aux produits de la ruche, qui portent la plupart du temps, sur l’origine ou l’intégrité du produit (on parle d’adultération : le fait d’ajouter une autre substance au produit original), sont nombreuses. En France, depuis des années, des discussions ont lieu pour faire évoluer la règlementation et contraindre notamment l’affichage de la liste des pays d’origine, par ordre pondéral décroissant, sur l’étiquette d’un pot de miel issu d’un mélange. Malgré la publication au Journal Officiel de la Loi relative à la transparence de l’information sur les produits agricoles et alimentaires qui prévoyait cette disposition pour les mélanges de miel, du fait  de problèmes législatifs, elle n’est toujours pas obligatoire. Ce qui ne facilite pas la lutte contre la fraude. C’est dans ce contexte que cet état des lieux de la traçabilité dans la filière apicole française a été lancé par l’ITSAP-Institut de l’abeille et son partenaire le GPGR ; enjeux, pratiques, attentes mais aussi difficultés rencontrées par les différents types d’acteurs de la filière ainsi qu’une réflexion sur la création et le développement d’outils de traçabilité ont été balayés dans ce travail.

Les « dessous » de notre enquête

Sur le questionnaire et la conduite des entretiens :

  • Un questionnaire en ligne administré auprès d’apiculteurs et d’apicultrices via nos réseaux entre mai et juin 2021, qui a recueilli 211 réponses.
  • 30 entretiens ont été menés, à distance ou en face-à-face, auprès de différents types d’acteurs de la filière.

Sur le profil de nos répondants :

Sur les 211 apiculteurs et apicultrices interrogés en ligne :

  • 98,6 % produisent du miel
  • 8,1 % produisent de la gelée royale

Graphique 1 : Types d’apiculteurs répondants au questionnaire en ligne

> La typologie des répondants pour les entretiens réalisés à distance ou en face-à-face :

La traçabilité, comme notion et réalité perçue

La traçabilité est une obligation légale qui permet d’assurer un lien entre chaque étape de l’élaboration du miel et de la gelée royale (récolte, extraction, conditionnement et stockage, distribution) ; d’établir un rapport avec les autres documents de l’exploitation (déclaration de ruchers, registre d’élevage, cahier de miellerie / registre de traçabilité, factures / bons de livraison, etc.) ; et enfin de comprendre la relation entre chaque opérateur (fournisseur, apiculteur, grossiste, conditionneur, distributeur, …), afin d’apporter au consommateur des garanties sur le produit (sécurité alimentaire, lutte contre les fraudes, etc.). Pour les acteurs interrogés, la traçabilité est souvent liée à la notion de parcours du produit : la possibilité de le suivre, de sa production à sa commercialisation. « De la ruche à la table » pour simplifier. Selon eux, la transparence est également une dimension importante pour définir la traçabilité. Pour la moitié des apiculteurs et apicultrices sondés, la traçabilité est utile dans la lutte contre la fraude. Enfin, elle est associée également à la notion de garantie. La traçabilité est une « chaîne d’information à ne pas rompre », souligne un opérateur-répondant.

Tableau n°1 : Termes évoqués par les enquêtés pour définir la traçabilité

Le point sur les pratiques

Le recours aux registres. Ces outils de traçabilité semblent indispensables puisqu’ils consignent les informations sur le produit et sur certaines pratiques relatives à sa production. Le format papier est majoritairement utilisé par les apiculteurs. Le format informatique peut intervenir en complément. Dans ce cas,  les informations sont généralement notées à la main, parfois sur un cahier de brouillon, avant d’être retranscrites dans un format numérique, la plupart du temps dans un tableur Excel. Un peu plus de la moitié des apiculteurs utilise des modèles de registres proposés par des acteurs de la filière apicole (ITSAP, GPGR, ADA, ODG – Organismes de défense et de gestion s’occupant d’un signe d’identification de la qualité et de l’origine).

Graphique 2 : Résultats de l’enquête en ligne auprès d’apiculteurs, sur la forme des registres pour le miel

Graphique 3 :  Résultats de l’enquête en ligne auprès d’apiculteurs, sur la forme des registres pour la gelée royale

En revanche, les opérateurs (conditionneurs, distributeurs, etc.), souvent de grandes structures, fonctionnent avec des systèmes automatisés. Deux tiers des opérateurs de ce type, interrogés sur leurs pratiques en matière de traçabilité, utilisent un progiciel de gestion intégré (PGI, venant de l’acronyme anglais ERP – Enterprise ressource planning). Celui-ci permet de gérer l’ensemble des processus et des flux d’une entreprise en intégrant l’ensemble de ses fonctions (l’approvisionnement, les ventes, la gestion comptable et financière). Certains acteurs ont recours au système de code-barre EAN128 (celui qui est utilisé par le commerce et l’industrie pour l’identification des produits via un système numérique ou alpha numérique). Ces outils connectés permettent un suivi en direct des produits et un archivage efficace des informations.

La date de durabilité minimale (DDM) et la numérotation des lots. La DDM (ex-DLUO, date limite d’utilisation optimale) est la date au-delà de laquelle la qualité organoleptique et nutritionnelle du produit n’est plus garantie. Les numéros de lot et éventuellement la DDM permettent de suivre le produit tout au long des différentes étapes de son élaboration. De manière générale, les apiculteurs et apicultrices interrogés utilisent un numéro de lot qui mentionne les informations suivantes : type de miel, jour et/ou année de récolte. Dans les faits, force est de constater que la DDM fait souvent office de numéro de lot. Dans ce cas, elle doit être exprimée sous le format jj/mm/aaaa (voir ci-dessous). Certains produits sous SIQO, signe officiel d’identification de la qualité et de l’origine (AOP – Appellation d’origine protégée, IGP – Indication géographique protégée, Label Rouge, etc.), ont un système de numéro de lot avec des étiquettes numérotées. Ce système facilite grandement la traçabilité du produit. Concernant les opérateurs (conditionneurs, distributeurs, etc.), plus de la moitié d’entre eux donnent un nouveau numéro de lot à la réception d’un produit afin de suivre son itinéraire dès son entrée dans leur entreprise.

Graphique 4 : Résultats de l’enquête en ligne auprès d’apiculteurs, sur la forme de la DDM pour le miel

Graphique 5 : Résultats de l’enquête en ligne auprès d’apiculteurs, sur la forme de la DDM pour la gelée royale

Les formes de contrôles et d’auto-contrôles

Ces contrôles peuvent s’opérer d’abord sur le produit. Concernant l’appellation florale ou botanique, la grande majorité des apiculteurs évaluent d’abord leur miel visuellement et gustativement. Lorsque le miel n’est pas vérifié ainsi, c’est en général parce qu’il s’agit de miel polyfloral. La réalisation d’analyses peut aussi aider à vérifier l’appellation florale (botanique) d’un miel. Le système de traçabilité peut lui aussi faire l’objet de contrôles : celui des apiculteurs l’est par des structures dont ils sont fournisseurs ou adhérents : opérateurs, marques collectives, coopératives, ODG et/ou des organismes de certification ou de contrôles. La plupart de ces acteurs expliquent ne pas avoir de modèles de grille de contrôle de la traçabilité mais ils s’assurent que le système de traçabilité fonctionne, en accord avec la règlementation.

EN BREF

Les pratiques de traçabilité sont souvent systématiques et réalisées à l’aide d’un outil informatique au sein des grandes structures. Elles dépendent davantage du temps disponible si on s’intéresse à des acteurs de taille plus modeste, et se font alors majoritairement sur un outil papier. La traçabilité est une obligation de résultats et non de moyens, ce qui veut dire que chaque apiculteur fournisseur de miel ou adhérent à un ODG ou à une coopérative est libre dans les méthodes qu’il emploie pour assurer la traçabilité de ses produits, tant que le système mis en place fonctionne et permet le respect des obligations légales. Aussi, on observe que globalement la traçabilité mise en place permet le suivi du produit, mais avec des degrés de précision variables.

Les difficultés rencontrées

Les pratiques de traçabilité apparaissent à la fois comme chronophages mais nécessaires. Le temps passé à établir la traçabilité des produits est la difficulté principale soulevée par les apiculteurs mais également par certains opérateurs. Certains  apiculteurs expliquent qu’il peut être compliqué de retranscrire les informations du rucher directement sur un cahier. Pour autant, tous les acteurs s’accordent à dire que ces démarches sont absolument nécessaires. Un autre frein à la mise en place de pratiques de traçabilité est le surcoût qu’elles engendrent. La vérification de l’origine florale en laboratoire, notamment pour contrôler les appellations botaniques d’un miel, est une pratique de traçabilité onéreuse, qui peut dissuader un certain nombre d’intervenants (apiculteurs, opérateurs, coopératives, ODG – Organisme de défense et de gestion d’un signe de qualité) – qui aimerait pourtant tracer davantage ou plus régulièrement mais s’en empêchent pour des raisons économiques. Notre enquête a enfin mis en évidence un besoin de connaissances accrues et d’opérations de sensibilisation. Un savoir partiel sur ce qu’est la traçabilité et ce que recouvrent ses pratiques est une limite clairement identifiée par les apiculteurs mais également par des marques collectives ou des coopératives. Un quart des apiculteurs évoque notamment la difficile compréhension des textes règlementaires.

EN RESUME

Les pratiques de traçabilité peuvent être contraignantes en temps passé et d’un point de vue économique, mais elles sont reconnues comme absolument nécessaires par les acteurs de la filière apicole interviewés. Ils admettent que c’est un mode fonctionnement, une habitude à adopter et ils ont par ailleurs conscience que la traçabilité est utile pour le consommateur comme pour acteurs de la filière. La nécessité de se conformer à cette obligation réglementaire pose une question plus pragmatique : comment peut-on demain faciliter les pratiques de traçabilité sur les produits de la ruche ?

Merci au groupe de suivi de cette étude pour leur participation : Alexis Ballis (ADAGE), Ludivine Forge (GPGR), Hélène Frey (ADA Occitanie), Eva Juge (ADAPI), Margaux Maurage (ADA Occitanie), Jennifer Méjean (AOP Miel de Corse), Alicia Teston (ADANA).

Auteurs : Mathilde Jorel (ITSAP), Cécile Ferrus (ITSAP), Julie Legrand (GPGR)

Contact : cecile.ferrus(a)itsap.asso.fr