Menaces sur les abeilles : sont-elles représentées différemment dans la littérature scientifique et dans les revues apicoles ?

Par Itsap-Com, le 7 mai 2020

Nous avons étudié l’évolution temporelle de 1980 à 2016 du taux de publications sur trois principales catégories de menaces des abeilles (dangers biologiques appelés aussi « bioagresseurs », polluants qui concernent en majorité les pesticides, transformations des paysages), en comparant les articles scientifiques et ceux des revues Abeilles et Fleurs et L’abeille de France.

Elever des abeilles et produire devient de plus en plus technique et oblige les apiculteurs à se tenir informé en permanence. L’apiculture comme les autres filières agricoles doit faire face au changement global se concrétisant par l’émergence de nouvelles maladies ou prédateurs, la dégradation des ressources et le bouleversement climatique. La construction des savoirs et leur circulation est un sujet crucial aujourd’hui pour répondre à ces enjeux.

Après une analyse bibliométrique à partir des articles scientifiques (source sur le site Science Direct), l’UMT a poursuivi son investigation avec Léo Mouillard-Lample en stage pour recenser les articles portant sur les menaces liées au changement global mais cette fois dans des revues techniques apicoles. Éditées par les syndicats apicoles, regroupant des études scientifiques, des débats parlementaires, des actions politiques, et des conseils techniques fournis par technicien-nes ou autres apiculteur-ices ; les revues techniques se trouvent au carrefour des savoirs apicoles. Cette étude s’est donc centrée sur l’évolution des sujets des articles des revues techniques depuis 1980 à 2016. Les revues Abeilles et Fleurs et L’abeille de France ont été choisies à la fois pour leur caractère généraliste et pour la diversité et la quantité de leurs lecteur·ices (une analyse identique est prévue sur la revue La santé de l’abeille).

L’analyse dans ces revues apicoles portait principalement sur le traitement des sujets relatifs à l’évolution temporelle des différentes catégories de menaces depuis les années 1980. Chaque article représentant plus d’un tiers de page a été répertorié et classé selon la ou les menaces abordées. Celles-ci ont été classées en 3 catégories : les bioagresseurs (parasites (Varroa, virus, Nosema), prédateurs (frelon asiatique, Aethina tumida…), les polluants (pesticides et OGM (très minoritaires)), et des transformations de l’habitat des abeilles. Ce dernier regroupe les articles exposant les menaces liées au réchauffement climatique, mais également ceux traitant de la question des paysages (perte de haies, ou regain des friches par exemple) et de la diversité et de l’abondance en ressources mellifères.

D’une façon globale, le traitement des menaces dans les revues apicoles se décompose en deux phases temporelles. Jusqu’en 1997 environ, la quantité d’articles stagne autour d’une trentaine d’articles par an (près de 3 articles par mois en moyenne). Depuis ce nombre augmente chaque année jusqu’à atteindre plus de 80 articles en 2012 (soit plus de 7 articles par revue). Cette augmentation observée lors de la dernière décennie s’explique principalement par l’augmentation du nombre de publications sur les pesticides.

Depuis le milieu des années 80 et jusqu’en 2000, 60 % des articles abordant les menaces se rapportent aux bioagresseurs, en particulier au Varroa (une vingtaine d’articles par an). Quelques pics de publications ont eu lieu à la suite de l’arrivée du Varroa en 1982 et dans les années 2000. Ce regain d’attention au Varroa à partir de 2000 pourrait s’expliquer par l’apparition de résistances aux traitements acaricides ou la recherche de causes multifactorielles à l’affaiblissement de colonies. Si le Varroa reste un problème quotidien pour les apiculteur·ices, notre étude des revues apicoles semble faire apparaitre que ce parasite est peu considéré aujourd’hui comme une menace nécessitant de l’innovation et du développement, contrairement au frelon asiatique.

Figure 1 : Evolution de la part de chaque catégorie de menaces parmi les articles consacrés aux menaces des abeilles dans les revues techniques françaises entre 1980 et 2016.

Cette étude bibliométrique a également permis de comparer la représentation de ces menaces dans la littérature apicole française par rapport à celle retrouvée dans la littérature scientifique internationale (Savajol et al., en savoir plus sur le site de l’Itsap). Cette précédente étude montrait une préoccupation croissante chez les scientifiques des menaces sur les abeilles. En effet sur l’ensemble des articles scientifiques concernant les abeilles entre 1975 et 2015 la part d’articles traitant de ces enjeux est passée de 6 % à 14 % des articles traitant des menaces. C’est surtout depuis la fin des années 2000 que ces sujets ont connu une forte croissance dans la littérature. En particulier les publications sur les pesticides ont connu un « boom » passant d’une dizaine d’articles publiés par an jusqu’en 2007-2008 à 99 articles publiés sur la seule année 2015. Alors que le nombre de publications annuel est en augmentation constante, la part d’articles sur les pesticides est ainsi passée de 20 % à 30 % en 10 ans (Figure 2). Les articles scientifiques consacrés aux transformations de l’habitat des abeilles représentent en 2016 20 % des articles sur les menaces. Quant aux articles sur les bioagresseurs ils connaissent une forte décroissance de leur part dans les années 2000. Ils représentaient environ 80 % des publications dans les années 90, alors que cette part est d’environ 50 % en 2016. Les faits marquants du corpus « bioagresseurs » dans les articles scientifiques concernent Nosema sp. (notamment avec sa détection en Europe) et les virus, avec le développement de technologies pour les quantifier.

Les revues apicoles françaises montrent un profil différent sur les bioagresseurs, puisque les virus et les champignons Nosema sp. sont très peu présents. Dans celles-ci, Vespa velutina représente, depuis le milieu des années 2000, le principal bioagresseur cité dans les articles (40-60 %).

Figure 2 : Evolution du taux d’articles traitant de chacune des menaces dans la littérature scientifique internationale entre 1980 et 2016.

Contrairement aux journaux apicoles français, le sujet des néonicotinoïdes apparait dans la littérature scientifique près de 10 ans après les suspicions des apiculteur·ices sur le terrain. Une dynamique différente entre littérature scientifique et celle apicole apparait également pour les articles traitant des transformations du paysage : cette catégorie connait une forte croissance depuis 2010 dans la littérature scientifique (d’environ 5 % dans les années 90 à près de 20 % plus récemment), alors qu’elle stagne à 15-25 % dans les revues françaises sur la même période. Si les revues apicoles ont régulièrement rapporté des informations sur les conditions météorologiques et les plantes productrices de ressources, la dégradation de l’habitat de l’abeille domestique est principalement vue par les risques liés aux pesticides.

Notre analyse montre que le traitement de l’accroissement des menaces auxquelles les abeilles font face depuis plusieurs années fût différent entre les revues techniques françaises et celles scientifiques internationales. Les revues apicoles françaises étudiées (L’abeille de France, Abeilles et Fleurs) ont assuré un rôle de description et d’alerte issue du terrain, signalant notamment les menaces restant en absence de solutions et très saillantes dans les préoccupations des apiculteurs : par exemple, les pesticides et le frelon asiatique. Le varroa, les virus, Nosema sp., très étudiés par les scientifiques et omniprésents dans les colonies françaises (et sans solutions pour les virus et Nosema sp.), sont moins représentés dans la littérature technique française. Cette étude souligne donc le poids mis par les revues apicoles françaises sur les problématiques soulevées par les apiculteurs, en accord avec l’appartenance de ces revues à des syndicats. Il convient de préciser que notre analyse porte sur la proportion des articles traitant des menaces, et son évolution temporelle, plutôt que sur le nombre total d’articles sur telle ou telle menace, qui donnerait des résultats très différents.

Cette étude confirme le délai nécessaire à la publication de résultats scientifiques en réaction à l’émergence de nouvelles problématiques dans la filière apicole (pouvant être estimé à 7-8 ans pour le corpus d’articles sur les néonicotinoïdes, par exemple). Les résultats et les outils que peuvent proposer les chercheur·euses se nourrissent en amont de ces observations et alertes du terrain, puis en aval se diffusent dans la littérature technique. Il est important que le flux d’informations circule dans les deux sens entre ces catégories d’acteurs. En particulier face aux menaces progressives et atypiques que peuvent être les transformations des paysages et le réchauffement climatique, deux sujets restant peu traités dans les revues apicoles françaises étudiées, il conviendra de rapprocher apiculteur·ices et chercheur·euses pour traiter ensemble ces enjeux.

Figure 3 : Récapitulatif de la représentation des menaces dans la littérature technique apicole : les couleurs représentent des périodes dont les tendances sont similaires ; « + X » signifie un nombre d’articles annuel moyen sur la menace X particulièrement élevé (par rapport au nombre moyen d’articles sur cette même menace pour les 36 années de l’étude). « – Y » signifie un nombre d’articles annuel moyen sur la menace Y particulièrement bas.

Auteur : Léo Mouillard-Lample (doctorant co-encadré par Axel Decourtye de l’ITSAP, Mickaël Henry et Cécile Barnaud de l’INRAE, dans le cadre de l’UMT PrADE)

Remerciements : Merci à Colette Savajol pour les requêtes bibliométriques et le corpus scientifique, à Julien Vallon pour sa validation du corpus sur les bioagresseurs.