Comprendre pourquoi les miellées s’effondrent en Corse

Par Itsap-Com, le 3 juillet 2020

Président du Syndicat AOP Miel de Corse – Mele di Corsica, Denis Casalta est apiculteur professionnel depuis plus de 20 ans en Corse du Sud. Comme ses confrères, il constate une baisse constante de la production de miel, un phénomène observé dans plusieurs îles de la Méditerranée.

Pouvez-vous d’abord nous présenter l’AOP que vous présidez ?

Denis Casalta : L’AOP Miel de Corse – Mele di Corsica a été obtenue en 1998. Il n’y en a que 2 en France, celle des Vosges et la nôtre, et 14 dans toute l’Europe. Nous produisons des miels issus de la flore spontanée et naturelle de l’île, mais aussi des clémentiniers.

Les apiculteurs déplacent leurs abeilles noires endémiques (Apis mellifera mellifera écotype corse) dans différents paysages en fonction des floraisons tout au long de l’année, qui permettent la production de six miels typiques et caractérisés. Nos miels sont contrôlés et analysés pour certifier leur qualité et leur origine, les grains de pollen présents dans les miels garantissant la provenance géographique et botanique.

Quelles sont les données chiffrées de baisse de production ?

D.C. Avant l’arrivée du Varroa, nous récoltions environ 40 kg de miel par ruche et par an. En dehors des années de sècheresse 2003 et 2007, nous avions des rendements moyens à la ruche autour de 27 kg. Depuis 2010, le rendement baisse de façon constante de 30 kg par ruche à 14 kg soit un effondrement de 50%.

Cette année, la production de miel au printemps est nulle, les revenus des exploitations seront certainement négatifs. Les exploitations déjà bien installées sont en grande difficulté depuis plusieurs années et les jeunes, dont les investissements sont importants, sont menacées à très court terme.

Quelles actions avez-vous mises en place face à cette chute ?

D.C. Notre conseil d’administration a constitué d’un groupe de crise où nous avons analysé les données enregistrées depuis la création de l’appellation et celles issues de l’observatoire technico-économique de l’ITSAP. L’objectif étant d’alerter sur la situation difficile des exploitations apicoles insulaires au niveau régional et national.

L’aboutissement a été la rédaction d’un dossier décrivant techniquement le contexte et les dispositions qui pourraient permettre à notre apiculture de résister. Nous souhaitons également que des études soient menées, avec des experts techniques et scientifiques, afin de comprendre ce qu’il se passe dans notre environnement et pouvoir agir en conséquence.

Avez-vous une explication ?

D.C. En effet, nous en avons identifié plusieurs dont les effets négatifs se cumulent : la présence du Cynips, ravageur du châtaignier, qui a pour conséquence d’avoir moins de fleurs à disposition ; l’utilisation de filets paragrêles qui entraine des mortalités d’abeilles de plus en plus importantes pendant la miellée de clémentinier ; le gyrobroyage des asphodèles avant ou pendant la floraison, ayant pour conséquence une perte de la miellée de printemps ; ou encore la lutte contre la cicadelle Metcalfa pruinosa qui entraine la disparition de cet insecte et ainsi une perte de production sur la miellée de miellats du maquis.

Et bien évidemment, les changements climatiques impactent la conduite apicole et nos productions de miel deviennent incertaines, nous constatons ainsi des récoltes en dent de scie aux variations de plus en plus importantes.

Mais tout ceci demande à être analysé plus précisément.

Que vous apporte l’ITSAP ?

D.C. Avec les ressources des ADA, l’ITSAP gère et coordonne le réseau national d’exploitations apicoles de référence qui a abouti à la création d’un cas type « Corse » sur 5 exploitations insulaires auditées depuis 2014. C’est un travail de grande qualité qui nous a permis d’étoffer nos arguments et d’avoir des chiffres crédibles à présenter aux différentes institutions alertées.

Nous comptons sur leur appui et leur expertise dans le cadre d’études que nous pourrions mener ensemble, afin de comprendre ce phénomène d’effondrement des productions en Corse et les pistes à apporter aux apiculteurs pour gérer au mieux leur cheptel.

Face à la baisse de production, vous avez averti les pouvoirs publics…

D.C. Nous avons transmis notre inquiétude sur l’avenir de notre filière à l’ensemble des institutions ayant un lien avec le monde agricole en Corse ainsi qu’au Président de l’Assemblée de Corse, également Président de la commission des îles de Méditerranée. Aujourd’hui, la situation est telle que nous avons le devoir de nous comporter comme un lanceur d’alerte. Nous avons sollicité une réunion d’échanges avec toutes les parties prenantes que nous espérons voir mise en place rapidement avec les solutions associées.

L’activité apicole permet d’assurer une pollinisation du territoire pour le maintien de la biodiversité et de nos paysages. L’impact positif sur notre environnement est incontestable et les abeilles de véritables sentinelles de ce qui nous entoure. Sans les apiculteurs, le nombre d’insectes pollinisateurs serait certainement insuffisant.

Le manque de pollinisation serait un facteur qui s’ajouterait à celui de la transition climatique menaçant ainsi la reconfiguration des paysages, et un manque à gagner pour beaucoup de filières agricoles. Nous prétendons que sans le maintien de notre profession qui prend soin de ces pollinisateurs essentiels, il n’y aura bientôt plus assez d’abeilles en Corse.