Atelier et paroles d’experts

Par Itsap-Com, le 13 avril 2022

Un webinaire de l’ITSAP-Institut de l’abeille dédié à la pollinisation, ce service de biodiversité développé au sein des exploitations apicoles

L’Institut a organisé en juin dernier un webinaire  intitulé « Intégrer un atelier de pollinisation dans son exploitation  », en collaboration avec l’Association de coordination technique agricole (ACTA) et l’Alliance de la formation et la recherche pour l’agriculture, l’alimentation, l’environnement et la santé globale (Agreenium). Alors que les floraisons démarrent pour une nouvelle saison, il nous est apparu important de revenir sur ce service écosystèmique de la pollinisation assuré par les abeilles domestiques et sauvages, avec le soutien de deux intervenants de ces organismes et un apiculteur-pollinisateur du sud-est de la France. Ce service doit être plus que jamais au cœur des préoccupations des agriculteurs, notamment dans un contexte d’évolution de la réglementation liée aux traitements chimiques et à leur impact sur les abeilles. Les relations entre ces derniers et les apiculteurs peuvent encore souffrir d’incompréhensions et aboutir à des situations conflictuelles, lorsque l’état de santé des colonies est altéré pendant la période de floraison d’une culture, ou après cette période. L’ITSAP-Institut de l’abeille et le réseau des Associations régionales de développement apicole (ADA) observent en effet des situations où les colonies restent exposées à plusieurs familles de pesticides pendant la floraison, pouvant dégrader la qualité du service de pollinisation pour l’agriculteur, et la capacité des abeilles à produire du miel les semaines suivantes pour l’apiculteur. Les nombreuses références acquises dans les différents observatoires de résidus de pesticides sont une source d’information pour inciter au débat entre les acteurs afin de produire des recommandations techniques pendant la pollinisation des vergers de pommiers et poiriers. C’est tout l’objet du projet FLEUR (FEADER-Région SUD-PACA, UMT PRADE) piloté par l’ITSAP avec INRAE, l’ADAPI, le GRCETA Basse Durance et la station expérimentale La Pugère.

Entretien avec Jean Silvain, arboriculteur & apiculteur

Jean Silvain cultive 13 ha d’amandiers dans le Vaucluse en agriculture biologique avec une approche prophylactique basée sur la phytothérapie. Il élève 400 ruches qui produisent principalement du miel de lavande. La majorité de ses récoltes approvisionne la confiserie familiale NOUGATS SILVAIN. Par ailleurs, il fournit des colonies sur 4 types de culture (maraîchage plein champ et sous serre, vergers, semences maraichères). Jean Silvain est administrateur de l’ITSAP-Institut de l’abeille et de l’Association pour le développement de l’agriculture provençale (ADAPI).

ITSAP-Institut de l’abeille : Vous exercez deux métiers, arboriculteur et apiculteur. Quel est votre regard sur les interactions entre les acteurs de ces deux professions ?

J.S : Les choses sont pour moi plutôt simples : il faut des insectes pour polliniser, et cela tout le monde le sait. Mais chaque pollinisation a sa spécificité et ce serait une erreur de vouloir la raisonner de façon globale. Les techniques de pollinisation sur la courgette n’ont rien à voir avec celles du kiwi ou celles de l’abricot, bien lointaines de celles requises pour la pollinisation de semences. Pour proposer une pollinisation de qualité, il convient donc de bien connaitre la culture concernée. Une pollinisation, c’est avant tout la rencontre entre un spécialiste du végétal (l’agriculteur) et un spécialiste de l’insecte pollinisateur (l’apiculteur). Ces deux acteurs ont tout intérêt à partager leurs connaissances, leurs expériences et leurs besoins réciproques. L’apiculteur doit comprendre qu’il n’est pas là pour faire du miel mais bien pour fournir un cheptel opérationnel, et ce quels que soient les aléas climatiques. Par exemple, une pollinisation précoce sur les abricotiers ou les amandiers, avec une météo parfois difficile ne proposant 2 heures d’éclaircie par jour au plus, pénalisera le développement de la colonie. Et réciproquement, l’arboriculteur doit impérativement faciliter le travail des abeilles et anticiper son calendrier de traitements car tout doit être fait pour limiter l’exposition des abeilles et les effets non intentionnels des pesticides sur les abeilles. Je reste convaincu que la connaissance mutuelle des problèmes permet de trouver des solutions et d’éviter les accidents les plus graves.

ITSAP-Institut de l’abeille : Pouvez-vous nous préciser davantage votre démarche car les relations entre ces deux mondes ne sont pas si simples. Nous avons pu observer plusieurs cas de mortalités de colonies en période de floraison des vergers, ce qui rend parfois plus difficile les échanges, notamment vis-à-vis de l’usage des pesticides pendant la floraison.

J.S : Ma position est qu’il ne faut pas stigmatiser son partenaire et ne pas simplifier le débat sur le sujet des pesticides. Sachons modestement nous mettre à la place de l’autre pour comprendre sa réaction et sa pratique. La pollinisation est une prestation de service et elle doit être rémunérée comme telle. Cela fait l’objet d’un vaste débat. Ne perdons pas de vue qu’il faut s’engager dans une réciprocité et porter un regard commun sur l’activité de pollinisation. En tant qu’apiculteur, cela signifie qu’il faut comprendre les objectifs et les contraintes de l’agriculteur et expliquer, en vis-à-vis, les objectifs et contraintes propres aux ruches. Bref, écouter l’autre et savoir se mettre à sa place. A partir de là, on peut engager une réflexion commune et déclencher des évolutions favorables. Mais cette démarche suppose que l’on s’informe sur le métier de l’autre. Certaines filières d’arboriculteurs comme Pink Lady ont réalisé des dossiers extrêmement complets sur la thématique de la pollinisation (incluant des aspects aussi divers que la qualité de l’eau, l’importance des abeilles solitaires et le maintien d’une vraie biodiversité autour des exploitations). Ce dossier m’est personnellement d’une grande utilité pour échanger avec les arboriculteurs.

ITSAP-Institut de l’abeille : Pour mieux protéger les abeilles, l’arrêté « mention abeilles » de 2003 a dernièrement évolué. Il autorise désormais, pendant la floraison, les traitements insecticides, fongicides et herbicides uniquement 2 heures avant et jusqu’à 3 heures après l’heure du coucher du soleil. Comment voyez-vous l’évolution des relations entre ces professionnels dans le cadre de cette nouvelle réglementation ?

J.S : Cela fait près de 8 ans que je connais la problématique du « logo abeille » ou de la « mention abeille ». Depuis sa création, la « mention abeille » ne garantit absolument pas l’innocuité du produit utilisé pour les colonies. Elle alerte et précise que le produit en question ne doit être utilisé qu’en l’absence des abeilles pour justement limiter leur exposition ! C’est ce que j’explique aux arboriculteurs, maraichers, semenciers comme aux apiculteurs, dont la grande majorité est souvent convaincue que l’utilisation d’un produit portant la « mention abeille » est une pratique vertueuse. C’est malheureusement tout l’inverse ! Quand on a compris cela, il est évident que tout traitement doit être raisonné. Il faut réfléchir à l’agenda et veiller à caler les traitements éventuels avant ou après la période de floraison ; prévoir le broyage des fleurs adventices au sol et enfin, pratiquer ces traitements dans le moment de la journée où les abeilles (domestiques et sauvages) n’ont plus d’activité, c’est-à-dire le soir au coucher du soleil. Tout cela demande de l’anticipation et ne s’improvise pas. Je pense que les agriculteurs sont parfaitement capables de le comprendre, davantage même que le régulateur, parfois déconnecté du terrain. Charge à nous de tenir un discours clair et d’accompagner techniquement nos partenaires agriculteurs. Une solution pour échapper aux relations conflictuelles avec les filières agricoles qui ont encore trop souvent cours. Ne nous positionnons pas, nous apiculteurs, en donneurs de leçons.

Entretien avec Patrick Golfier, professeur biologie et d’apiculture au Lycée agricole Armand Fallière de Nérac

ITSAP-Institut de l’abeille : Vous qui êtes enseignant, comment vos apprenants, futurs agriculteurs ou conseillers appréhendent-ils les questions relatives à l’environnement, au service de pollinisation et plus largement à l’application de pratiques tournées vers l’agro-écologie ?

P.G : Depuis la réforme de l’ensemble des référentiels, qui a débuté il y a une dizaine d’années et se poursuit actuellement avec les classes de brevet de technicien supérieur agricole (BTSA) et de baccalauréat professionnel, le ministère de l’Agriculture nous demande d’enseigner comment produire autrement dans le cadre du projet agro-écologique pour la France. Cela se traduit par des approches techniques plus respectueuses de l’environnement et de la santé humaine (Plan biodiversité et pollinisateurs, réduction de l’usage des pesticides, agroforesterie, etc.). Ce projet agro-écologique est décliné dans les cours de bio-écologie, d’agro-écologie, d’agronomie, de zootechnie et d’aménagements, souvent sous forme de cours pluridisciplinaires. Ainsi, les apprenants abordent les notions de développement durable, du zéro phyto et autres méthodes alternatives aux productions et élevages conventionnels.

Pour favoriser l’apprentissage et susciter l’intérêt les apprenants, nos cours s’appuient sur les sciences participatives comme celles proposées par le réseau Apiformes ou celles accessibles dans le cadre de l’Observatoire Agricole de la Biodiversité (OAB). Des visites d’exploitations agricoles ou l’intervention, en classe et sur le terrain, de spécialistes des filières, de techniciens de Chambres d’agricultures font également partie de notre arsenal pédagogique. Les sujets sont divers et donnent des clés techniques pour créer des systèmes de cultures plus durables et plus économes : méthodes alternatives aux intrants, dispositifs pour réinstaller les auxiliaires de culture et favoriser la biodiversité fonctionnelle, recours à des infrastructures agro-écologiques à l’image des haies bocagères ou  des couverts végétaux implantés sur les exploitations engagées. Aujourd’hui, l’objectif des exploitations des lycées agricoles en Nouvelle Aquitaine est d’atteindre le label HVE3 et/ou de les convertir, pour tout ou partie, en agriculture biologique. Pour nous  autres enseignants et pour nos apprenants, ce sont de formidables « terrain de jeux » pour la mise en pratique des mesures agro-environnementales répondant ainsi aux attentes sociétales, environnementales. Toutefois nous veillons, avec les chefs d’exploitations, à ce que cela demeure viable économiquement. Cette approche est parfois difficile à appréhender pour ces futurs agriculteurs.trices qui « copient » par confort les techniques qui ont cours dans la famille. Ils ont conscience cependant, tout comme leurs parents, que ce système est en bout de course et qu’il faut revoir sa copie afin de répondre aux nouveaux défis qui nous concernent tous.

ITSAP-Institut de l’abeille : En tant que professeur, vous occupez un rôle de vulgarisateur institutionnel des connaissances en agriculture et notamment des pratiques agro-écologiques. Et je crois que dans ce cadre, vous mettez en lumière le rôle des abeilles et l’importance de les préserver à l’échelle de l’exploitation ?

P.G : En effet. Aujourd’hui, dans certaines formations diplômantes, il reste difficile d’aborder ces notions autour de l’agro-écologie. Cela reste un mystère pour certaines filières d’enseignement plus éloignées de la production végétale ou animale comme l’hippologie et l’équitation. Autre verrou identifié : nous n’avons pas assez de recul sur les exploitations engagées notamment en agro-foresterie pour convaincre la profession agricole dans sa diversité et présenter des références technico-économiques solides. Néanmoins, dans le cadre de nos enseignements agricoles au sein du département du Lot-et-Garonne, zone où les productions agricoles sont essentiellement végétales avec beaucoup de semences potagères, il est relativement facile d’aborder le rôle des insectes pollinisateurs pour assurer la production. De plus, nous disposons de plusieurs ruchers sur les exploitations d’Agrocampus 47, largement utilisés comme outil de sensibilisation et de mobilisation des apprenants sur le rôle des abeilles. Un autre exemple notable est celui de la création d’un Groupement d’intérêt économique et environnemental (GIEE) que nous animons sur la thématique de la « coexistence ». Un fait qui démontre que les agriculteurs, viticulteurs, arboriculteurs et apiculteurs du Sud-Ouest ont compris la nécessité d’œuvrer ensemble, à l’échelle d’un territoire.

ITSAP-Institut de l’abeille : Vous avez participé fin juin à un webinaire pour ACTA/Agreenium autour de « comment mieux intégrer la pollinisation sur son exploitation ? ». Pensez-vous que ce service est encore mal connu ou peu pris en compte par les agriculteurs ?

P.G : Oui je pense que la notoriété de ce service n’est pas assez forte et son rôle insuffisamment maîtrisé à ce jour par « nos politiques », par le grand public ; mais aussi par une certaine catégorie d’agriculteurs qui ne dépendent pas directement des pollinisateurs mais qui, du fait de leurs itinéraires techniques, peuvent impacter cette biodiversité fonctionnelle.

Il reste beaucoup à faire quand on mesure les faibles connaissances des différents acteurs en matière de biodiversité, de biologie, d’écologie et d’éthologie des insectes pollinisateurs. L’entomologie et la botanique ne sont plus vraiment enseignées depuis longtemps, les savoirs sont, en grande partie, perdus et il faut donc reformer des spécialistes avant de vulgariser ces notions.

Mais j’ai bon espoir que cela change rapidement compte tenu de l’intérêt que cela suscite au sein du monde agricole qui dépend directement des pollinisateurs. Les producteurs de fruits et légumes ou de semences connaissent et « utilisent » les insectes pollinisateurs pour assurer cette pollinisation. Malheureusement, ils n’ont pas ou peu de connaissances sur les quelque 950 espèces d’abeilles sauvages qui participent activement, au côté d’Apis mellifera, à ce service de pollinisation.

ITSAP-Institut de l’abeille : Quels conseils pouvez-vous donner afin d’aider à mieux observer et comprendre le service de pollinisation assuré par une diversité d’insectes ?

P.G : La première chose, c’est de prendre le temps d’observer « la nature » lorsqu’une culture est en fleurs car un grand nombre d’insectes les visitent. Ensuite, grâce aux outils connectés des sciences participatives « grand public », il est facile de photographier et d’identifier un insecte sur une fleur. Des sites spécialisés comme florabeilles.org permettent de voir quelles sont les abeilles qui visitent telles ou telles espèces. En complément, certaines sciences participatives vont approfondir la connaissance et la description de cette diversité d’insectes, offrant un service précieux et gratuit. C’est le cas du réseau Apiformes qui fonctionne de manière tripartite s’appuyant sur  les lycées agricoles, l’INRAE d’Avignon et la Bergerie Nationale. Celui-ci permet de vulgariser le rôle essentiel des abeilles sauvages, complémentaires des abeilles domestiques.

Apiformes est soutenu techniquement et scientifiquement par l’INRAE UR Abeilles et Environnement d’Avignon, et logistiquement par la Bergerie Nationale de Rambouillet. Cela permet aux professeurs et aux apprenants/futurs agriculteurs de plus de 25 lycées agricoles, de collecter, de préparer et d’identifier, au niveau du genre, les abeilles collectées.

Les résultats de diversité et d’abondance des insectes identifiés sont utilisés pour réfléchir, en cours, sur la création d’aménagements d’habitats et de ressources alimentaires propices à leur développement. Nous travaillons ainsi, au côté des agriculteurs du GIEE, sur des pratiques agricoles plus favorables aux pollinisateurs : diversification des cultures moins gourmandes en intrants comme le trèfle semences, réimplantation des haies, mise en place de couverts végétaux, entre autres. Enfin, cela permet également de mieux comprendre le rôle essentiel de ces pollinisateurs qui, par leur écologie et leurs adaptations morpho-anatomiques, vont assurer, d’une manière plus efficace, le service de pollinisation des cultures porte-graines potagères. Ainsi les abeilles sauvages agissent, en complémentarité avec les abeilles domestiquées (Apis mellifera et Bombus terrestris) au service de pollinisation.

Entretien avec Jean-Christophe Conjeaud, responsable des actions techniques au sein de l’Association nationale des agriculteurs multiplicateurs de semences oléagineuses (ANAMSO)

ITSAP-Institut de l’abeille : Jean-Christophe Conjeaud, une part importante de vos actions, au sein de l’ANAMSO, fait la part belle aux abeilles. Expliquez-nous pourquoi et quels sont vos principaux résultats ?

J-C.C : Créée en 1964, l’ANAMSO assure la représentation des agriculteurs multiplicateurs de semences oléagineuses (colza, tournesol et soja). Elle est chargée de défendre les intérêts économiques et techniques des agriculteurs multiplicateurs adhérents, d’étudier et de proposer aux pouvoirs publics toutes les mesures utiles intéressant la production des semences oléagineuses ; et enfin de promouvoir et de favoriser tous les progrès techniques dans son domaine.
J’y travaille depuis 2006 et je m’occupe plus particulièrement des actions spécifiques interprofessionnelles. Celles-ci recouvrent les préoccupations techniques et environnementales conjointes des services de production des établissements et des agriculteurs multiplicateurs. Elles contribuent par exemple à l’amélioration des itinéraires techniques, à la valorisation des potentiels génétiques, à l’acquisition de références technico-économiques ou à la création de documents de communication ou de vulgarisation.

Chaque année, des actions sont proposées et validées par la Commission des Actions Spécifiques de la section « Plantes oléagineuses » de l’interprofession des semences et plants (SEMAE, anciennement GNIS). Elles sont suivies par un comité de pilotage composé de membres de l’ANAMSO et de l’Union Française des Semenciers (UFS), sous l’égide de SEMAE. Depuis 1995, la pollinisation est l’un des principaux sujets traités par les actions spécifiques : expérimentations de terrain et enquêtes avec INRAE et l’ITSAP, organisations de colloques depuis 1997 associant la filière apicole, ouvertures de ruches avec les ADA dans les bassins de production, etc. Tous ces travaux ont pour but d’améliorer les connaissances et les relations entre les filières agricoles et apicoles.

ITSAP-Institut de l’abeille : Comment est né l’intérêt des agriculteurs-multiplicateurs de semences pour les insectes pollinisateurs?

J-C.C : Les producteurs de semences oléagineuses s’intéressent depuis de nombreuses années aux pollinisateurs. En 1997, l’ANAMSO organisait un premier colloque, le second a eu lieu en 2011 et le dernier en 2019. Il portait sur la pollinisation des oléagineux à Toulouse en présence des apiculteurs. Cela fait plus de vingt ans que nous étudions et vulgarisons des connaissances acquises, une préoccupation permanente pour notre filière. Rappelons que notre production dépend à 90% de la présence des abeilles domestiques et sauvages qui assurent le transfert des pollens entre les fleurs des lignées mâles fertiles et les lignées mâles stériles (fleurs femelles). Au début des années 2010, nous avons souhaité structurer ce service de pollinisation avec les apiculteurs. A cet effet, le site BEEWAPI permettant la mise en contact des apiculteurs avec les multiplicateurs de semences, a été créé. Cela nous a permis d’élaborer avec l’ITSAP-Institut de l’abeille une charte d’engagements des acteurs ainsi que des cahiers des charges spécifiques à nos espèces. Ensuite, nous avons participé au projet de recherche Polapis (grâce à un financement FEAGA), piloté par le docteur Bernard Vaissiere de l’INRAE d’Avignon. Dans ce cadre, la thèse du docteur Stan Chabert (avec un financement SEMAE) a généré de nombreux résultats très appliqués pour les apiculteurs et les agriculteurs. Ces nouveaux critères technico-économiques sur la pollinisation des semences oléagineuses font référence aujourd’hui à l’instar de la méthode d’évaluation de colonies PolEval, utilisée au sein de BeeExpert, un service d’expertise proposé par l’ANAMSO. Celui-ci donne la possibilité à l’apiculteur et au multiplicateur de partager l’information sur l’apport des colonies en matières de pollinisation, alors que cette information est souvent inconnue de l’agriculteur.

ITSAP-Institut de l’abeille : Nous comprenons que vos travaux récents ont permis de mieux expertiser la qualité des colonies des abeilles et ce afin de structurer et d’intégrer davantage le service de pollinisation. Comment les apiculteurs perçoivent votre besoin ?

J-C.C : La production de semences oléagineuses est complexe. Plusieurs facteurs sont essentiels à sa réalisation et la pollinisation en fait partie. Au même titre que le semis, la fumure, l’irrigation, il nous faut la maîtriser. Initialement, nous recommandions une charge de 4 colonies/ ha en tournesol semence. Mais la force de ces colonies peut varier selon le travail de l’apiculteur. Une référence complémentaire de 4 ou 5 cadres de couvain a donc été précisée. Avec le service BeeExpert, la prestation d’apport des colonies est mieux organisée et nous qualifions les colonies de manière objective. Cela représente une étape importante dans l’engagement des acteurs, l’agriculteur multiplicateur et l’apiculteur, qui répondent au cahier des charges établi par les semenciers. Ainsi, nous précisons une quantité d’abeilles ouvrières par ruche, un indicateur plus précis et ciblé sur les individus insectes qui réaliseront le travail de pollinisation, plutôt qu’un nombre de ruche, jugé trop approximatif aujourd’hui. Par ailleurs, l’objectif est de fiabiliser et d’organiser les réseaux effectuant la pollinisation en leur donnant les informations nécessaires à la réalisation de leur travail pour garantir la qualité des semences françaises.

Ce service est plutôt bien accepté par les apiculteurs car il donne un cadre de travail avec des objectifs communs. Il permet, entre autres, d’améliorer la relation entre les établissements, les producteurs et les apiculteurs, par un dialogue régulier autour d’éléments techniques et économiques tout au long de la saison, pérennisant ainsi leur collaboration. Cet échange favorise la sensibilisation et permet de diminuer de façon significative les risques d’accidents liés à de mauvaises pratiques agronomiques. Les mortalités de pollinisateurs sur nos productions de semences oléagineuses sont, à ce jour, exceptionnelles, c’est le résultat d’un travail régulier entrepris avec la filière apicole ces dernières années.

ITSAP-Institut de l’abeille : La filière de production de semences oléagineuses paraît en avance sur les outils développés pour optimiser la fécondation des fleurs et une production de qualité. Quels sont vos prochains axes de travail ?

J-C.C : Cette filière est très consciente de l’importance des insectes pollinisateurs dans la réussite de ses productions. Les collaborations de travail établies depuis de nombreuses années entre les différentes structures (INRAE, ITSAP, ADA, UMT Prade) ont permis d’améliorer considérablement la qualité du service de pollinisation. L’acquisition et la transposition de références scientifiques et techniques sont tout aussi importantes que l’amélioration de la relation entre l’agriculteur-multiplicateur, l’apiculteur et les établissements de semences. Les pistes de travail à venir sont multiples et peuvent concerner des facteurs agronomiques et physiologiques (disponibilité en eaux des plantes et sécrétion nectarifère par exemple), environnementaux (amélioration de la ressource, influence du paysage sur les pollinisateurs) et apicoles (préparation et nourrissement des colonies avec des pâtes protéinées).